Plusieurs révélations explosives dans ce billet! Nous démontrons pourquoi les chiffres du Ministère sont faux, en prouvant formellement qu’ils sont divisés par 2, voire plus, au point de rendre celui de 14h totalement absurde! MAJ: Et une division par 2.5 pour le 1er Mai!


Nous allons nous intéresser dans ce billet aux chiffres fournis par le Ministère de l’Intérieur concernant l’Acte 24 (Acte XXIV) des gilets jaunes.

Pourquoi cet acte en particulier? Car le Ministère s’est mis en défaut sur 2 points:

  1. Celui-ci a exceptionnellement fourni des décomptes locaux pour d’autres villes que Paris, notamment pour Strasbourg.
  2. L’agenda politique, plaçant l’Acte 24 juste 2 jours après la conférence de presse du Président Emmanuel Macron faisant suite au Grand Débat, a pu motiver le Ministère à des ajustements « risqués ».

Nous étudierons ici trois cas: celui de Paris, celui de Strasbourg, et le chiffre du reste de la France à la mi-journée.

Suite à la manifestation du 1er Mai 2019, nous allons également étudier le cas de cette manifestation dans une quatrième section.

Décompte à 14h : une absurdité

Concernant les chiffres du Ministère, celui-ci a fait une belle démonstration de paresse, en réutilisant exactement le même nombre de manifestants dans le reste de la France à part Paris que la semaine précédente, soit 2 900 manifestants (5 500 manifestants en France moins 2 600 pour Paris).

Outre que la probabilité soit infinitésimale de retomber sur exactement le même chiffre que la semaine précédente (comment plus de 200 rassemblements sur tout le territoire de la France peuvent donner de semaine en semaine exactement le même nombre de manifestants à la même heure?), cela est également très facile à réfuter: il suffit de montrer une seule ville avec autant voire plus de manifestants.

Prenons par exemple Toulouse, où nous avons compté plus de 10 000 à 14h35:

https://twitter.com/gjsciences/status/1122149439651635200

Cette vidéo seule ne permet certes pas de quantifier les 10 000 manifestants (nous avons dû recouper plusieurs données pour pallier à la qualité, voir notre billet de comptage dédié), néanmoins il est évident que l’on peut observer plus que 2 900 manifestants, pour cette seule ville de Toulouse, réfutant ainsi complètement la possibilité de seulement 2 900 manifestants sur l’ensemble de la France à part Paris.

Nous avions d’ailleurs pu démontrer exactement la même chose la semaine précédente (puisque le Ministère a réutilisé exactement le même chiffre):

Quelque soit la façon dont on tourne ce chiffre de 2 900 manifestants, impossible de le justifier: puisqu’il y a en moyenne plus de 200 rassemblements (voir Le Nombre Jaune), cela fait tout au plus 2900/200 = 14.5 manifestants en moyenne par rassemblement. Qui peut croire qu’il n’y a que 15 manifestants par rassemblement dans tout le reste de la France à part Paris?

MAJ 29/04/2019: Nous pouvons produire une analyse encore plus fine maintenant que le temps soit passé et que davantage d’informations sont disponibles, en particulier deux d’importance:

  1. La préfecture de Strasbourg a produit un communiqué dans lequel elle déclare y avoir compté 2 000 manifestants en début de cortège à la Place de l’Étoile, soit avant 14h (le cortège étant à cette heure déjà élancé dans les rues de la ville, voir notre billet de comptage avec des vidéos).
  2. Le Nombre Jaune a produit son décompte final, recensant 272 rassemblements. Il n’est pas question ici de débattre des décomptes de cet organisme, mais celui-ci se fondant sur des sources (et publiant le décompte sourcé), nous pouvons être au moins certain que l’existence de ces points de rassemblements sont bien attestés, sans que cela ne fasse débat. Nous retirons 19 points qui se sont déroulés à différents moments afin de ne compter que les points uniques sans controverse, soit un total de 253 points, auquel nous retirons Paris, Strasbourg et Toulouse, soit 250 points de rassemblements.

À 14h, il y avait donc 2 900 manifestants dans le reste de la France excepté Paris d’après le Ministère, auquel nous pouvons retrancher 2 000 à Strasbourg, ne restant que 900 manifestants. De ces 900, nous allons considérer un cas absurde, le cas minimal où il y a juste 1 manifestant par rassemblement (afin de travailler sur le scénario, bien qu’impossible, mais le plus idéalement favorable au décompte du Ministère), soit 250 manifestants dans le reste de la France à part Paris, Strasbourg et Toulouse.

On fait le calcul: 2 900 – 2 000 – 250 = 650 manifestants à Toulouse. On répète: dans le cas absurde où l’on considère qu’en France, tous les rassemblements à part Paris, Strasbourg et Toulouse ne comptent que 1 seule personne, il n’y aurait eu que tout AU PLUS 650 manifestants à Toulouse. On vous laisse revoir la vidéo, dans laquelle il n’y aurait que 650 manifestants ou moins selon le Ministère de l’Intérieur:

https://twitter.com/gjsciences/status/1122149439651635200

Voilà, même dans le cas absurdement idéal pour le Ministère, le chiffre ne fait absolument aucun sens au vu des observations du terrain telles que cette vidéo.

Dans le cas un peu plus réaliste (mais encore loin de la réalité) où l’on compte ne serait-ce que 5 manifestants par rassemblement, on arrive à -350 manifestants à Toulouse. Oui, un chiffre négatif de manifestants…

Nous avons par ailleurs une autre vidéo qui confirme qu’à 14h exactement le cortège était déjà bien fourni, voir notre décompte détaillé de l’acte 24.

Paris : une division par 2…

Mais le Ministère s’est cette semaine surpassé, puisqu’il a fait une seconde démonstration de paresse, en ne mettant pas à jour son décompte pour Paris. En effet, il avait compté 2 600 manifestants à 14h, il a compté également 2 600 à 18h.

C’était sans compter sur notre mise en place cette semaine d’un système de décompte ultra-précis assisté par ordinateur, par vision artificielle, qui décompte les manifestants un à un, et qui en a ici décompté exactement 5 370, soit deux fois plus que le décompte du Ministère. La preuve formelle est ainsi faite que le Ministère a divisé par 2 le nombre de manifestants sur Paris (soit une marge d’erreur de 100%!).

(En cas de doute, nous vous invitons à compter les têtes une par une, comme nous l’avons fait. Notez le décompte en jaune en haut à gauche de chaque vidéo. Pour plus d’informations techniques sur cette méthode, lisez notre billet de comptage de l’Acte 24.)

(Un miroir de la vidéo est disponible ici).

Les chiffres donnés ci-dessus considèrent le cortège de Montparnasse à Place d’Italie (à droite) comme un seul et même cortège : en effet, comme on peut le constater en vidéo, il n’est pas possible de précisément différencier les différents manifestants. Néanmoins, le Ministère déclare avoir compté 2 000 gilets jaunes et 3 500 syndicalistes CGT. Nous avions déjà démontré la fallacie d’une telle différenciation, néanmoins cette nouvelle méthode ultra-précise nous donne l’opportunité de nous essayer à ce petit jeu.

D’après la description du Ministère, le cortège de gilets jaunes aurait marché devant le cortège CGT. En visionnant la vidéo, le seul moment qui correspond à cette description est à 3:54. À ce moment, nous en sommes à 3 325 manifestants décomptés. Il y a certes quelques syndicalistes/gilets rouges comptés dedans, tout comme il y a des gilets jaunes dans le cortège CGT, aussi nous pouvons considérer que cela s’équilibre. Plus 831 manifestants dans le cortège « médias » (à gauche), nous arrivons à 4 156 manifestants, soit tout de même une marge d’erreur (autrement dit une minimisation) de 60%! D’autre part, le cortège CGT a été largement surestimé: des 3 500 manifestants CGT comptés par le Ministère, nous n’en comptons que 1 214… Autrement dit, le Ministère utilise le prétexte de la convergence pour systématiquement minimiser les manifestants gilets jaunes (quitte à surestimer les autres catégories de manifestants afin d’équilibrer en apparence), de sorte à rendre les gilets jaunes minoritaires, comme nous l’avions remarqué lors de la convergence avec la marche pour le climat. MAJ 19/05/2019: cela s’est à nouveau vérifié avec la nouvelle marche convergente de l’Acte 27 avec le climat, ce cortège n’ayant tout simplement pas du tout été compté par le Ministère de l’Intérieur (voir la section Épilogue).

À l’échelle nationale, le Ministère a compté 23 600 manifestants dont 2 600 à Paris comme rappelé plus haut (contre 27 900 pour l’acte 23 dont 9 000 à Paris). Étant donné que le chiffre sur Paris a été divisé par exactement 2, on peut douter de l’authenticité du chiffre à l’échelle nationale, comme l’avait évoqué Dominique Jamet:

Strasbourg : une division par 5 ?

Pas vraiment, mais un gros couac…

Il y a eu un étrange couac au niveau de Strasbourg d’après le journal DNA, avec des chiffres différents communiqués par la préfecture de police (2000) de ceux des journalistes (3000) et encore de ceux du Ministère (400) d’après LCI… Soit une division par 5 entre les chiffres du Ministère et de la préfecture de police! Voire 7.5 par rapport au pic!

Qui dit vrai? Voyons par nous-mêmes, puisqu’une vidéo du cortège est disponible:

(La vidéo à été floutée avec un flou gaussien anisotropique et le son coupé afin de préserver l’anonymat des manifestants. La vidéo non anonymisée est disponible sur demande pour les journalistes.)

Nous avons fait un simple comptage à vue (avec un compteur à main), qui nous a donné entre 2 000 et 2 500 manifestants. Par ailleurs, la vidéo n’inclut pas tout le cortège (le vidéaste s’arrêtant du fait de crampes). Libre à vous de compter chaque tête si vous le souhaitez…

Que s’est-il passé dans les chiffres? En vérité, comme le note DNA, qui stipule clairement la préfecture comme source de l’info, LCI s’est probablement trompé en affirmant que le Ministère avait communiqué un chiffre de 400 manifestants, puisque c’est la préfecture (qui avait aussi compté 2 000 à 14h) qui a communiqué 400 manifestants à 18h :

Dans ce même article de DNA, il est d’ailleurs intéressant de comparer le décompte des journalistes et celui de la préfecture: ils ont coincidé en début de journée à 2 000, mais au pic de mobilisation, seuls les journalistes ont réévalués le chiffre à 3 000. Il semble donc que la préfecture – du fait de moyens limités? Ou bien d’un choix méthodologique? – ne décompte que deux fois les cortèges, à heures précises (14h et 18h). En tout cas, celle-ci a bien déclaré dans un communiqué que son décompte de 2 000 manifestants était «en début de cortège place de l’Étoile»:

Enfin, fait plus mineur, il semble que la préfecture de Strasbourg ait une étrange façon de compter, décomptant 2 000 manifestants pour un cortège de… 1.5 km de long! Pour comparaison, c’est presque 1.5x la longueur de l’Avenue des Champs-Élysées! Bien entendu, les rues de Strasbourg empruntées par le cortège étaient en général plus étroite, mais quant bien même, avec une rue étroite (5m de large), cela correspondrait à 1 manifestant tous les 4 m², et dans une rue moyenne (10m de large), ce serait 1 manifestant/7.5 m² ! Autant dire qu’il y a certainement eu une mauvaise estimation de la longueur du cortège par les fonctionnaires de police…

L’analyse de Libération

Le service CheckNews de Libération a publié sa propre analyse de la controverse autour du chiffre de 400 manifestants à Strasbourg, hier (28 Avril) vers 17h.

Dans celle-ci, la thèse de Libération est que cette controverse est fondée sur une incompréhension, puisque le chiffre du Ministère (de 400) représentait la mobilisation à 18h, tandis que le chiffre de la préfecture (de 2 000) celle au pic. Libération assume également comme vraie le postulat que le Ministère de l’Intérieur était bien la source qui a communiqué ce décompte aux rédactions, dont LCI.

Loin de mettre fin à cette controverse, cette thèse soulève de nouveaux problèmes, bien plus embarrassant pour la crédibilité des chiffres du Ministère.

Tout d’abord, notons une légère erreur d’interprétation de Libération, mais qui a ici toute son importance: le chiffre de la préfecture de 2 000 manifestants est à 14h, en « début de cortège à la place de l’Étoile » (ce que nous avons pu confirmer d’après nos données, le cortège étant déja élancé dans les rues de Strasbourg à 14h), et non pas au pic de journée, qui était à 3000 manifestants, comme l’ont noté les journalistes de DNA. (Notons d’ailleurs que la précision du lieu et de l’heure du décompte est un acte très professionnel de la part de la préfecture de Strasbourg.)

Ceci est confirmé par un communiqué de la préfecture elle-même, que Libération a pourtant cité:

Cela nous permet de comprendre l’organisation de comptage du Ministère: les préfectures effectuent deux décomptes, un à 14h et un à 18h, que le Ministère somme dans 2 décomptes distincts. Cela signifie donc que les manifestations qui sont dispersées avant 18h, comme le cortège Parisien se dirigeant vers République lors de l’Acte 23, n’ont été compté que partiellement. Idem pour les manifestations en matinée qui se finissent en début d’après-midi, ils seront en théorie comptés pour 14h, mais pas à 18h. Ou les cortèges qui diminuent au fil de la journée, comme c’est le cas ici à Strasbourg d’après la préfecture elle-même (2 000 à 14h, 400 à 18h d’après le Ministère).

En d’autres termes: le Ministère de l’Intérieur ne compte pas le pic de mobilisation, mais rapporte le nombre de manifestants à l’heure précise déclarée. Cela rentre en contradiction avec les déclarations du Ministre de l’Intérieur, qui ne voit « que 30 000 manifestants dans les rues », ce qui signifie qu’il voit son chiffre comme représentant le pic, et non pas le chiffre à une heure précise.

Dans ce cas, le Ministère pourrait-il être correct dans son hypothèse qu’un décompte à 18h permet de compter nécessairement plus de manifestants que plus tôt dans la journée? Autrement dit, le décompte à 18h est-il représentatif de la mobilisation de la journée? Clairement, non, comme ce cas de Strasbourg nous le démontre: même en considérant bien que le Ministère ait communiqué son chiffre pour décrire la situation à 18h, celui-ci donne une représentation faussée, minimisée de la mobilisation, avec un nombre de manifestants divisés par 5 par rapport au début de la manifestation à 14h, et 7.5 par rapport au pic. Ce cas de Strasbourg démontre qu’un décompte à un instant T ne peut être considéré comme représentatif de la mobilisation de la journée.

Car si le Ministère ne compte pas au pic, celui-ci n’a donc aucune information permettant de quantifier avec certitude le nombre de manifestants à la journée: il suffit de consulter les listings des organisations des différents rassemblements en France pour constater que de nombreux rassemblements sont organisés à différentes heures de la journée. Aucun des deux chiffres, à 14h ou à 18h, n’est donc près de quantifier le nombre de manifestant, au mieux ne représentant que la moitié des rassemblements (si la répartition des organisations de rassemblements est uniforme entre 14h et 18h).

Si l’on considère le postulat de Libération et LCI considérant le Ministère de l’Intérieur comme la source de la communication du chiffre de 400 manifestants comme vraie, c’est encore pire, puisque cela signifierait que pour son décompte de 18h, celui-ci ne considère que le nombre de manifestants RESTANT à 18h, et non pas les manifestants qu’il y a eu dans la journée (dont au moins 2 000 manifestants en début de cortège selon la préfecture). Néanmoins, nous ne considérons pas cette affirmation comme vraisemblable, nous pensons que LCI a fait ici une erreur dans la restitution de sa source, qui était probablement la préfecture, et non pas le Ministère de l’Intérieur.

Cela est dans tous les cas un coup dur pour la crédibilité des chiffres du Ministère, qui ne peuvent plus être considéré représentatifs de la mobilisation des gilets jaunes.

Pourquoi? Car une chose est certaine: aucun des deux décomptes fourni par les préfectures ne représentait le pic de mobilisation. C’est décrit explicitement dans les communiqués de la préfecture: en début et en fin de cortège, mais pas à un autre moment au milieu. Le Ministère, se fondant sur les remontées des préfectures, ne peut pas donc s’assurer de quantifier les manifestations au pic, seulement de représenter la mobilisation à heure fixe: à 14h, ou à 18h.

C’est également un tour de passe-passe: il suffit au Ministère d’annoncer la prochaine fois un chiffre à 20h pour diminuer drastiquement le nombre de manifestants. Ou pourquoi pas un chiffre dans la nuit, ou le dimanche. Rappelons que le Ministère a déjà décalé son heure de comptage à la mi-journée, de 12h avant à 14h maintenant (ce qui est mieux). Bien que l’heure soit un critère important, tous les commentateurs considèrent ces chiffres comme représentant non seulement la mobilisation à cet instant T mais également plus tôt dans la journée qui a précédée, y compris le Ministre de l’Intérieur lui-même comme démontré par sa déclaration liée ci-dessus.

(Note: il ne s’agit pas ici de dénigrer Libération, qui a ici fait une analyse tout à fait raisonnable, pertinente et écrite très professionnellement, nous nous attaquons aux arguments, qui nous sommes certains auraient pû être ceux de bien d’autres analystes – Nous vous invitons d’ailleurs à consulter le service CheckNews de Libération qui fait en général un travail remarquable de contre-analyse).

Une incohérence dans l’intégration des remontées?

Dans les sections précédentes (sauf pour Paris), nous avons fait l’hypothèse que le chiffre du Ministère de l’Intérieur à 14h (ou à 18h) se fondait sur les remontées des préfectures à 14h (ou 18h respectivement), comme décrit ici par Libération.

Un utilisateur de Twitter, @Pierrellyon, a émis l’intéressante thèse selon laquelle les chiffres au temps T ne représentent pas le cortège à un instant T mais plutôt les manifestations qui ont eu lieu et se sont terminées avant.

Avant toute chose, rappelons que le « chiffre à 14h », alternativement appelé « décompte à la mi-journée », ne représente certainement pas l’heure de communication du chiffre, puisqu’il n’est jamais communiqué à 14h, mais plus tard (en général vers 16h).

Il s’agit ici de savoir si le chiffre à 14h représente un instantané de la mobilisation à un instant T, à 14h pile, que les manifestations soient terminées ou en cours, ou bien si cela représente le décompte de toutes les manifestations terminées à 14h, c’est-à-dire qui ont eu lieu avant, dans la matinée (donc ce ne serait pas un instantané mais une accumulation sur toute la matinée, mais avec donc un décalage puisque cela ne prendrait pas en compte les manifestations en cours à 14h).

Reprenons cet argument en étudiant plusieurs scénarios:

  • Au niveau des préfectures: si les préfectures ne rapportent pas le chiffre à l’instant T mais sur les manifestations terminées avant, alors nous avons une incohérence au niveau de Strasbourg, puisque le chiffre à 18h de la préfecture de Strasbourg ne fait état que de 400 manifestants, et pas 2 000 comme en début de journée (et le cortège de Strasbourg s’est terminé entre 16h et 18h, pas à 14h). D’autre part, comme nous l’avons noté, celui-ci n’intègre pas le pic de mobilisation qui a été rapporté par les journalistes de DNA (qui ont également compté 2 000 manifestants en début de journée, mais 3 000 au pic un peu plus tard). Il semble donc peu vraisemblable que les préfectures comptent de cette façon: il semble plutôt bien qu’elles comptent les manifestants encore sur le terrain à une heure T, comme c’est la thèse de Libération (voir ci-dessus).
  • Au niveau du Ministère de l’Intérieur: si la thèse est vraie à ce niveau là, cela signifie que les chiffres des préfectures à 14h ne sont pas forcément intégrés à temps dans le décompte national du Ministère à 14h, mais qu’ils le seraient pour le décompte national à 18h. Cela semble vraisemblable, et une vraie possibilité. Dans ce cas, cela expliquerait pourquoi le chiffre à 14h n’intégrait pas ni Toulouse ni Strasbourg, comme démontré en section 1. Néanmoins, cela suscite deux autre questions: sur quoi se fonde le Ministère pour faire son décompte à 14h si ce n’est pas sur les remontées des préfectures? Et pourquoi alors faire un décompte à 14h si le Ministère n’a pas le temps d’intégrer les remontées des préfectures?

En d’autres termes, il se peut que l’interprétation à donner aux chiffres du Ministère soit différente de celle à donner pour les chiffres des préfectures: quand les chiffres des préfectures représentent les manifestants sur le terrain à un instant T, les chiffres du Ministère peuvent ne représenter que les manifestants décomptés dans l’intervalle de temps avant (matin pour 14h, matin + après-midi pour 18h), auquel cas la source de ces chiffres ne peut pas être les préfectures.

Dans tous les cas, cela confirme que le Ministère de l’Intérieur ne compte pas au pic de mobilisation: la question est de savoir s’il y a un décalage temporel entre les chiffres du Ministère et ceux des préfectures: soit il y a un décalage, et le chiffre national du Ministère à 14h n’a aucune pertinence (l’heure donnée n’étant pas indicative, on ne sait donc pas à quel moment de la journée leur chiffre se réfère, ni de quelle source puisque cela ne provient pas des décomptes à heures fixes des préfectures), soit il n’y a pas de décalage et le Ministère sous-estime de façon absurde comme démontré en section 1.

Autre question que cela soulève: puisqu’il y a apriori systématiquement 2 décomptes par préfecture, un à 14h et l’autre à 18h, quel chiffre est celui gardé par le Ministère pour son décompte final? Le plus grand des deux? La somme des deux? S’il y a en plus un décalage temporel, comment le Ministère procède-t-il pour intégrer les différents rassemblements sur la journée entière (certains ayant lieu le matin et d’autres l’après-midi, comme c’est souvent le cas à Paris)?

MAJ: Suite à la manifestation du 1er Mai, nous avons davantage d’information permettant d’approfondir le raisonnement:

  • On sait qu’il n’y avait qu’un seul cortège déclaré le 1er Mai à Paris, commençant à 14h30 à Montparnasse.
  • Le Ministère a communiqué un décompte mi-journée pour 14h à 16h25 selon Le Monde.
  • Ce décompte avait donc pour intention de quantifier un instantané à 14h, et non pas les manifestations précédent cette heure et terminée à 14h, puisqu’une seule avait été déclarée et qu’elle ne faisait alors que commencer!

En conclusion, au moins à l’échelle des villes, les décomptes du Ministère à heure T ont bien pour intention de quantifier un instantané de la mobilisation à cette heure T. Autrement dit, les décomptes du Ministère ne représentent pas les mobilisations qu’il y a eu avant l’heure T, mais bien les manifestants RESTANT sur le terrain à heure T. En conséquence, tout décompte fait à ce même instant est comparable avec celui du Ministère. Autre conséquence, toute manifestation ayant été dispersée avant ou ne commençant qu’après ne sont pas comptées dans cet instantané.

Ce cas du 1er Mai nous permet également de savoir que l’heure T est l’heure à laquelle le décompte commence, pas à laquelle le décompte est terminé. Par exemple, pour les décomptes à 14h, ceux-ci commencent à 14h avec un agent posté en amont du cortège, et se finit plus tard, ce qui peut aller jusqu’à 16h pour les très long cortèges comme celui du 1er Mai à Paris.

Rebelotte le 1er Mai: une division par 2.5 à Paris!

Le 1er Mai 2019, une manifestation convergente pour la Fête du Travail a été annoncée par différents collectifs, dont les gilets jaunes, et les syndicats.

Le Ministère de l’Intérieur attendait 115 000 manifestants, dont 25 000 à 35 000 à Paris. Qu’en était-il vraiment?

À 14h, le Ministère a fourni son premier décompte, de 151 000 manifestants en France dont 16 000 à Paris:

Un peu plus tard, nous apprenons que le cabinet Occurrence, cabinet de comptage indépendant mandaté par une société de journalistes dont l’AFP, a effectué un comptage ultra-précis par intelligence artificielle (similaire à notre technologie en section 1 plus haut, voir notre billet d’introduction). Cette technologie permet de virtuellement éliminer tout risque de sur-estimation: nous sommes donc garanti que leur décompte représente un nombre de manifestants à minima, c’est-à-dire qu’il y avait au moins ce nombre de manifestants.

Pour le 1er Mai, le cabinet Occurrence a décompté 40 000 manifestants à Paris:

Le comptage a été effectué dans de bonnes conditions pour leur algorithme.

Jusque là, rien d’anormal: le cortège a pu grossir entre 14h et l’heure où le cabinet Occurrence a effectué son comptage. Sauf que nous avons posé la question au cabinet, voici la réponse de son président:

Le cabinet Occurrence a donc effectué son comptage au niveau du début du parcours du cortège (Montparnasse), de 13h42 jusqu’à 16h10. Plus précisément, au niveau du « boulevard Raspail, à côté du métro Vavin » d’après Le Monde, et « réalisé dans de bonnes conditions ».

Cela signifie qu’ils ont compté au même endroit et à la même heure, 14h, que la préfecture de police.

En effet, rappelons que « le chiffre à 14h » du Ministère de l’Intérieur ou des préfectures de police n’est jamais communiqué à 14h, mais plus tard, ici à 16h25 d’après Le Monde. On peut donc constater que la fenêtre de temps correspond avec celle d’Occurrence, et pour cause: bien que la police utilise une méthode différente, le comptage à vue, celle-ci nécessite également de se placer en amont du cortège, et d’attendre de voir le cortège entier défiler. Le début de cortège étant prévu à 14h30, pour pouvoir terminer le plus tôt possible et donner un décompte « à 14h », il a fallut se placer en début de cortège, comme Occurrence. Pour compter les manifestants, les méthodes des deux nécessitent de voir le cortège entier défiler. Occurrence ayant observé le même cortège depuis le même point de passage, et ayant terminé à 16h10, le cortège a donc mis jusqu’à 16h10 pour entièrement défiler à ce point, la police n’a donc pas pu terminer de compter avant (puisque rappelons-le ce point est en début de cortège: il n’existait pas d’autre point plus en amont pour compter le cortège avec de telles méthodes). La police a donc terminé vers 16h de voir le cortège entier défiler, comme Occurrence, et n’a donc pas pu boucler avant 16h son décompte « à 14h ». La police et Occurrence ont donc observé et compté le même cortège, au même endroit, et au même moment.

Cela colle aussi au niveau spatial: voici un plan annoté à partir du plan de manifestation sur demosphere.net, qui montre qu’Occurrence s’était placé juste un paté de maison après le départ de cortège, soit dès le 1er point de passage:

Le chiffre de 40 000 est donc directement comparable au chiffre de 16 000 donné par le Ministère de l’Intérieur. Ce qui résulte en une sous-estimation égale à une division par 2.5 de la part du Ministère de l’Intérieur!

Pis encore: à 18h, le Ministère a fourni comme à son habitude son décompte final en fin de journée. À combien était-il? A-t-il été corrigé et réajusté selon un décompte plus réaliste comme nous le prévoyions? Que nenni!

À 18h, le Ministère de l’Intérieur a décompté 164 500 manifestants en France dont 28 000 à Paris! Soit toujours une sous-estimation de 43% par rapport au chiffre du cabinet Occurrence!

Même en fin de journée, alors qu’Occurrence ait compté en début de journée, on peut encore constater une nette minimisation de la part du Ministère. En effet, puisque le comptage d’Occurrence a été fait en début de cortège, cela peut laisser penser que davantage de manifestants ont pu se joindre par la suite, les syndicats décomptant 80 000 manifestants à 18h par exemple.

Ce n’est d’ailleurs pas la 1ère fois qu’une minimisation est constatée de la part du Ministère par rapport aux chiffres du cabinet Occurrence: lors de l’Acte 12, il y avait déjà une différence de 38%. Ici, nous observons une différence de 43% par rapport au chiffre de 18h du Ministère, mais si l’on compare à même heure, c’est-à-dire à 14h, la sous-estimation est de 150% (soit une division par un facteur 2.5)!

Étrangement, on peut remarquer que le chiffre du Ministère de 28 000 reste dans la fourchette prévue (entre 25 000 et 35 000), bien qu’ils admettent qu’à l’échelle nationale la mobilisation soit plus importante que prévue (164 500 pour 115 000 prévus), ce qui rentre donc en contradiction. Puisque le décompte du Ministère est clairement ici démontré comme minimisé, et étant donné la volonté de rester « dans la fourchette » sur Paris, résidence du gouvernement, cela semble confirmer une motivation politique, visant à minimiser les chiffres de mobilisation, surtout sur les chiffres locaux.

Notons tout de même une évolution positive: pour la première fois, Place Beauvau n’a pas différencié dans son comptage les manifestants gilets jaunes des autres catégories de manifestants (en tout cas sur Paris)!

Pour ceux qui souhaiteraient vérifier par eux-mêmes le décompte, voici une photo adéquate du cortège à Paris:

Ainsi que ces vidéos (ici, ici, ici, et ici pour le cortège seulement de gilets jaunes le matin).

Minimisation à l’échelle nationale aussi?

Presque tous les cas couverts ci-dessus (sauf le décompte à 14h qui est à l’échelle nationale) sont à l’échelle locale, d’une ville, car il est bien plus aisé de démontrer ou réfuter un décompte pour un rassemblement précis que pour plus de 200 rassemblements à l’échelle nationale.

Ce qui laisse une question en suspens: est-ce la minimisation se produit principalement à l’échelle de quelques villes, ou à l’échelle nationale sur l’ensemble des villes?

Pour le chiffre à 14h, celui-ci est si absurde que nous avons pu démontrer plus haut sa minimisation à l’aide de seulement quelques villes. Néanmoins, la question reste pour le chiffre à 18h.

Nous pouvons avoir un premier élément de réponse en étudiant l’évolution des chiffres du Ministère de l’Intérieur. En effet, celui-ci fournit systématiquement 4 indicateurs: le décompte national à 14h, puis à 18h, et le décompte pour Paris à 14h, puis à 18h. Voici le graphique d’évolution des décomptes du Ministère de l’Intérieur de l’acte 11 à l’acte 22:

Entouré en rouge, l’acte 18, qui voyait une convergence entre le mouvement des gilets jaunes, de la marche du siècle pour le climat et d’autres typologies de manifestants comme les syndicats et les collectifs contre les violence policières ou pour d’autres objectifs.

On peut constater que 3 indicateurs sur 4, c’est-à-dire tous sauf le chiffre national à 18h, indiquent clairement une forte augmentation de la mobilisation des gilets jaunes, avec une pente de croissance similaire.

En effet, là encore, le Ministère a profité de l’opportunité de cette convergence pour fournir un décompte différent entre la marche pour le climat et les gilets jaunes (et passant sous silence les autres typologies de manifestants), différenciation qui ne relève que de la fallacie puisqu’impossible en pratique et en théorie. Le décompte des gilets jaunes était bien entendu bien plus faible que celui de la marche du siècle.

Ce que l’on constate dans cette figure, est qu’il y a eu une correction entre le chiffre national à 14h et celui, final, à 18h. Une correction à la baisse. Ce ne serait certainement pas le seul acte qui verrait une correction, on peut en constater sur d’autres actes, et cela peut être tout à fait légitime. Mais dans ces cas, certains indicateurs peuvent indiquer cette correction, notamment le chiffre à Paris, qui peut énormément varier entre 14h et 18h, et vu le nombre de manifestants, cela peut avoir un fort impact sur le chiffre final. Mais ici, rien de tout cela: le décompte à Paris est stable entre 14h et 18h. Il n’y a donc rien qui ne puisse expliquer une telle baisse, quand absolument tous les autres indicateurs montraient une forte hausse, avec exactement la même pente.

Ce graphique démontre donc de façon très certaine qu’une correction à la baisse, autrement dit une minimisation, a bien eu lieu lors de l’Acte 18 sur le chiffre à 18h à l’échelle nationale, sous prétexte de convergence des gilets jaunes avec la marche pour le climat.

MAJ 19/05/2019: cette minimisation se vérifie sur chaque manifestation convergente, où à chaque fois cela conduit le Ministère à minimiser le chiffre final en ne décomptant pas les manifestants gilets jaunes dans les cortèges convergents, que ce soit pour l’Acte 18, 24 (voir section 2) et 27 (voir la section Épilogue).

Conclusion

Nous avons démontré dans ce billet les sept faits suivants:

  1. Les chiffres à l’échelle nationale et sur Paris à la mi-journée (14h) sont si minimisés qu’ils en sont absurdes, car ils n’intègrent pas forcément les chiffres des préfectures à la même heure, et qu’ils peuvent mener à un nombre négatif de manifestants sur certains rassemblements (comme Toulouse).
  2. Le Ministère de l’Intérieur a minimisé les manifestations sur Paris durant l’Acte 24 et le 1er Mai, en divisant le nombre de manifestants par 2 et 2.5 respectivement. Minimisation constatée non seulement via notre nouvelle technologie par vision artificielle, mais également par le cabinet de comptage indépendant Occurrence (par 2 fois!).
  3. le Ministère utilise systématiquement le prétexte de la convergence pour minimiser les manifestants gilets jaunes, en les faisant passer pour minoritaires (quitte à largement surestimer les autres catégories de manifestants afin d’équilibrer en apparence). Cela a été observé à chaque fois qu’il y a eu une manifestation convergente, avec des chiffres qui n’incluent jamais les gilets jaunes dans ces manifestations, ou les réduit drastiquement (citons à Paris l’acte 24 avec les syndicats et les actes 18 et 27 avec le climat). Chaque manifestation convergente a TOUJOURS conduit le Ministère à annoncer un plus bas historique, quand en vérité celui-ci n’a simplement pas compté les manifestants, avec en général une correction à la hausse la semaine d’après, quand le prétexte de la convergence disparait.
  4. les chiffres communiqués par les préfectures ne représentent pas le pic de mobilisation mais le nombre de manifestants encore sur le terrain à précisément l’heure déclarée (respectivement 14h et 18h), et ne sont donc pas représentatifs de la mobilisation. Le Ministère, se fondant sur les remontées des préfectures, souffre de la même limitation, et ne peut donc fournir de chiffre national au pic de mobilisation.
  5. les chiffres à 18h peuvent largement sous-estimer la mobilisation par rapport à 14h dans certains rassemblements, comme le cas de Strasbourg nous le démontre (5 à 7.5 fois plus de manifestants en début de journée qu’en fin!). Et probablement vice versa. C’est une autre confirmation que les chiffres à un instant T ne peuvent être représentatifs de la mobilisation à la journée, seuls les chiffres prenant en compte les pics peuvent l’être.
  6. Ce ne sont pas les préfectures de police qui minimisent, mais bien le Ministère de l’Intérieur (en particulier à 14h), comme le cas de Strasbourg nous le démontre (bien décompté par la préfecture de police, mais pas intégré par le Ministère au décompte national). Peut-être via sa cellule d’ajustement spéciale pour les gilets jaunes, ou soit à cause d’un décalage temporel (ce qui rendrait le chiffre à la mi-journée complètement inutile). Il y a en tout cas une motivation politique forte, en particulier sur Paris, ville abritant le gouvernement, de minimiser la mobilisation afin de rester « dans la fourchette prévue ».
  7. L’heure T du décompte du Ministère ou de la préfecture de police correspond à l’heure du début de comptage, pas l’heure à laquelle le décompte a été bouclé. Le comptage peut se terminer jusqu’à T+2h pour les plus gros cortèges.

Récapitulons ce que nous avons pu reconstituer de l’organisation des décomptes du Ministère de l’Intérieur et des préfectures de police:

  1. Deux décomptes sont prévus pour chaque préfecture dans sa localité: le premier à 14h, appelé « mi-journée », le second et dernier à 18h. Prenons l’exemple pour 14h, qui est transposable à l’identique pour 18h.
  2. Chaque préfecture poste un agent (voire deux) en amont du cortège, où le cortège est supposé passer à 14h.
  3. L’agent compte à vue, c’est-à-dire en regardant le cortège défiler, partir de 14h et jusqu’à ce que le cortège ait entièrement défilé à ce point de passage (ce qui peut aller jusqu’à 16h pour les plus gros cortèges).
  4. Lorsque son décompte est terminé, l’agent de police remonte l’information au Ministère de l’Intérieur, qui l’intègre dans un décompte national et communique l’information, en général après 16h le temps d’attendre les remontées d’un certain nombre de préfectures.
  5. Cela signifie que le décompte à 14h représente un instantané à 14h de la mobilisation, et non pas le pic de mobilisation. Les manifestants ne passant ni par le point de passage où l’agent est placé, ni les manifestants qui se joignent ou se retirent en dehors des deux horaires (14h et 18h) ne sont décomptés.

Revenons maintenant aux chiffres. Pourquoi avoir choisi de procéder à de si importantes minimisations, si faciles à réfuter? Il nous semble que l’agenda politique, en particulier la récente conférence de presse post-Grand Débat, peut avoir motivé une telle minimisation, cet acte 24 étant attendu comme «une mesure des réactions après les annonces de Macron» selon LeMonde.

Une autre raison possible est qu’il peut sembler difficile de contredire un élément sans fondement: tant que le Ministère ne donne pas de sources ni de détails, il peut être effectivement très difficile d’analyser et de réfuter. Mais ce n’est pas impossible, comme nous l’avons démontré ici.

Notons aussi que cette minimisation semble ne s’appliquer que principalement pour les manifestations de gilets jaunes, ou les manifestations incluant des gilets jaunes ou contre un intérêt du gouvernement (comme celle du 1er Mai): en effet, lorsque nous avons compté les manifestations des foulards rouges et de la marche du siècle pour le climat, nous avons trouvé avec notre méthode de comptage des décomptes similaires à ceux du Ministère de l’Intérieur.

Enfin, rappelons que ce n’est pas la 1ère fois qu’une minimisation est observée dans les chiffres du Ministère de l’Intérieur sur les manifestations des gilets jaunes: pour l’acte 12, le cabinet Occurrence mandaté par plusieurs médias a trouvé une sous-estimation de 38% sur Paris, FranceTVInfo une sous-estimation de 11% pour l’acte 9 à l’échelle nationale (ce qui fait tout de même 8 900 manifestants de différence), et RT France avait compté avec les seuls chiffres des journalistes et des préfectures sur seulement 30 communes 58 000 manifestants pour l’acte 8 quand le Ministère ne décomptait que 50 000 (rappelons que 30 communes, cela représente 15% de 200 points de rassemblements). Mentionnons aussi l’excellent travail du journaliste David Dufresne sur le nombre de blessés par les forces de l’ordre, un nombre bien plus important que celui admis par les autorités, pourtant lui-même admettant que ses signalements sont sous-estimés par rapport aux données que les street médics ont compilées…

Le mouvement des gilets jaunes, par la répétition régulière des manifestations, et la volonté politique opposées aux revendications, fait que cela répète les observations et qu’il est plus aisé de déceler des tentatives de minimisation. Néanmoins, ce n’est pas la première fois: les manifestations des retraités en 2018 avaient déjà été sous-estimé en divisant par un facteur de 2 d’après le travail de compilation effectué par le journaliste Sylvain Ernault. Plus récemment, nous avions montré qu’une manifestation contre le Président algérien Bouteflika avait été largement sous-estimée, en divisant par un facteur 3 à 4.

Gageons néanmoins que le Ministre de l’Intérieur ne se gênera pas pour utiliser politiquement ses chiffres faussés, comme celui-ci l’a fait suite à l’Acte 23 (et en ignorant bien entendu toute information contradictoire tels que nos décomptes ainsi que les sondages), traduisant ainsi une motivation claire pour la minimisation de ses chiffres:

Ce n’est pas comme si le Ministre de l’Intérieur était habitué aux mensonges d’État, comme pour l’«attaque» de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière

Appendice A: est-ce que le mouvement des gilets jaunes est minoritaire?

Nous avons pu dans ce billet démontrer que les décomptes du Ministère de l’Intérieur sont minimisés, parfois jusqu’à l’absurde.

Cela signifie-t-il pour autant que le mouvement des gilets jaunes est majoritaire? Ou minoritaire?

La réponse est que nous ne pouvons pas le savoir avec ces chiffres: les décomptes de mobilisation ne représente que cela: la mobilisation sur le terrain. Cela ne représente pas le soutien ou l’approbation sur la population en général. Comparer les chiffres de mobilisation à la population d’un pays est donc une hérésie intellectuelle, c’est véritablement comparer des pommes et des poires.

La seule comparaison valide est avec les chiffres de mobilisation d’autres mouvements sociaux, ce qui peut donner un certain contexte (mais pas le seul, il faut aussi prendre en compte la durée dans le temps, les formes de mobilisation, etc – cela peut très bien être le sujet d’un travail académique entier pour chaque mouvement social).

Pour autant, est-il impossible de connaître l’approbation d’un mouvement à l’échelle nationale? Bien entendu, c’est possible: c’est le rôle des sondages. Les sondages, c’est avant tout une méthode: un échantillonnage par la méthode des quotas (ou une autre méthode) qui permet de s’assurer de la représentativité de l’échantillon à l’échelle d’une population entière, ici à l’échelle de la France.

Du côté des sondages, pas d’informations sont disponibles, mais en particulier nous citerons celles-ci:

  • 10 à 20% se disent « gilet jaune », d’après deux sondages sur 20 000 répondants au total (Elabe, page 3 graphique sur plusieurs mois; et Ifop – voir aussi ici -, 10K chacun).
  • 50 à 60% déclarement approuver (soutien + sympathie) la mobilisation des gilets jaunes (nous ne parlons pas des revendications ici, mais de la mobilisation!), sur 10 000 répondants des sondages Elabe depuis le mois de Janvier 2019 (voir par exemple mars, avril).
  • 47% déclaraient soutenir l’action et les revendications des gilets jaunes, d’après le sondage et l’analyse Elabe du 21 Mars 2019.
  • 30 à 40% sont en opposition ou hostiles à la mobilisation des gilets jaunes, de façon assez stable depuis le mois de janvier jusqu’à avril, d’après le sondage Elabe du 24 avril 2019.
  • 60% souhaitent l’arrêt du mouvement selon ce même sondage d’Elabe du 24 avril 2019. Le même sondage qui trouve 50% d’approbation. Comment expliquer un tel résultat «paradoxal» comme le notent Elabe eux-mêmes? C’est un résultat difficile à interpréter, mais pas forcément paradoxal, surtout si on l’étudie sous l’angle psychologique et historique. Pour plus de détails, voir nos réflexions sur Twitter ici.

Les sondages, comme tous les sondages, sont des projections, qui dépendent de la représentativité de l’échantillon. Néanmoins, le fait que deux instituts de sondage différents, avec des panels différents, et surtout des échantillons respectifs de 10 000 personnes, quant la plupart des sondages se font avec 1 000 répondants, augmente de façon importante la précision des résultats.

Voici notre fil Twitter lié à cette info:

Épilogue

Cette section répertorie toutes les autres minimisations que nous avons pu constater par la suite de façon analogue:


MAJ 29/04/2019: ajout de l’analyse de Libération et notre contre-analyse (nous nous attendions à cet argument), avec un 5e point de conclusion. Addendum pour la 1ère section (sur le décompte à la mi-journée) au vu des nouveaux éléments publiés. Addendum pour Strasbourg, qui a vu une division jusqu’à 7.5 en prenant en compte le décompte au pic de la mobilisation par les journalistes de DNA.

MAJ 30/04/2019: section 3 sur les décomptes de Strasbourg en cours de réécriture, la source n’était pas le Ministère de l’Intérieur mais vraisemblablement la préfecture de police elle-même, l’interprétation était donc incorrecte. L’ancienne version de l’article (erronée) est toujours disponible ici. La réécriture de la section 3 est maintenant terminée. Correction du titre et de l’image de couverture, qui se lisait avant: «Ministère de l’Intérieur : des chiffres divisés par 2 à 5! ».

MAJ 01/05/2019: ajout de la section 4 à propos du 1er Mai. Clarification de l’argument de la sous-section 3 de la section 3. Ajout d’un 7e fait en conclusion et d’un récapitulatif de l’organisation des décomptes du Ministère de l’Intérieur et des préfectures.

MAJ 03/05/2019: ajout de vidéos du 1er Mai. Ajout d’une mention concernant l’attaque de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière.

MAJ 05/05/2019: ajout de l’épilogue, incluant toute future minimisation constatée de façon garantie par vision artificielle.

MAJ 12/05/2019: ajout d’un appendice A. Ajout d’une section sur la minimisation à l’échelle nationale.

Le texte de cet article est sous license Creative Commons Attribution 4.0 International (CC BY 4.0). Les images et vidéo sont les propriétés de leurs auteurs tels qu’indiqués en description ici ou sur la page liée. Image d’en-tête par Gerd Altmann de Pixabay, sous licence Pixabay License.